La journée devait être calme. Pourtant, elle a filé comme l’éclair.
A 11 :00, réunion diététique sur : les sorties et la restauration.
Étonnamment, il y avait un monde fou et l’ambiance qui en temps normal est relativement studieuse a vite tourné à une franche rigolade.
Alors que la diététicienne s’est amusée à coller des morceaux de sucre et des petits sachets de graisse sur un support afin de nous démontrer les apports monstrueux d’un repas moyen chez McDo, fusaient de toutes parts des ho et des ha, comme si l’on découvrait la chose. Je passe sur l’insistance un peu lourde de ladite diététicienne qui semblait craindre un vol de sucre dans ces jolis petits sachets.
Le meilleur moment de mes journées ici est à 14 heures : 1 heure d’aquagym à un rythme soutenu.
Vous allez me dire que bon sang de baigneuse ne saurait mentir et qu’il serait bien malheureux qu’elle ne prenne pas plaisir à être dans l’eau.
L’autre moment marquant de la journée fut une marche dans la ville bravant le froid et le vent.
Mais le plus important, ce sont les résultats de ma glycémie qui par trois fois dans la journée furent strictement normaux.
Si j’ai entamé ce séjour, c’est certes pour perdre du poids, mais c’est avant tout et surtout pour équilibrer mon diabète.
Pour la première fois, depuis un an, je pense être réellement sur la bonne voie.
Ces résultats me confortent dans l’idée que j’avais besoin de venir ici afin de rompre avec mes habitudes (mauvaises) et d’enfin prendre réellement conscience que je suis atteinte d’une maladie qui, même si elle ne se voit pas et ne se ressent pas plus que ça au quotidien, peut conduire à de graves séquelles à moyen et long terme.
Il est plus de 20 heures, je me sens bien, calme, certes fatiguée mais une fatigue due à l’exercice physique je serais tentée de qualifier de saine.
J’avais dans l’idée de vous raconter aujourd’hui mon arrivée ici et mon état d’esprit d’alors, mais pour cela, il me faudrait remonter quelques jours en arrière, prendre le temps de réfléchir au pourquoi et au comment de ce que j’ai ressenti alors.
Or, ce soir, je n’ai ni l’envie ni la force de repartir dans une analyse.
Demain sera un autre jour…
Aujourd’hui, j’aimerais revenir sur cette méfiance envers le corps médical que j’ai évoquée au sujet de Martine hier.
Hier, une aminaute m’a conseillée d’être plus vigilante, et pour une fois, d’écouter ce que me recommande le corps médical.
J’éprouve aujourd’hui le besoin, non pas de me justifier, mais d’expliquer, ou tout au moins tenter de le faire, cette méfiance qui, étonnamment, peut tout aussi bien se transformer en totale confiance alors que le courant passe.
Quand j’avais huit ans, j’ai commencé à fréquenter les médecins très régulièrement. Je cumulais un certain nombre de symptômes assez inquiétants. Le corps médical fut démuni pendant plus d’un an. J’ai alors subi un nombre d’examens énorme. Quand je dis subi, ce n’est pas un vain mot. Certains de ces examens ont été et restent encore assimilables à de la torture.
Je n’emploie pas ce mot à la légère, c’est réellement ce que j’ai ressenti alors que j’avais huit ans.
S’en est suivi ensuite un traitement d’environ trois ans qui fut un total échec.
Le problème fut résolu par une intervention en 15 jours.
Alors que j’étais enfant, je n’avais d’autre choix qu’obéir et subir.
Pour autant, j’étais déjà consciente à l’époque des déficiences du corps médical.
Je n’en fus pas dégoûtée, puisque je fis des études d’infirmière par la suite.
Là encore, j’ai vu en tant que professionnelle, des histoires, des erreurs, qu’il me serait impossible de vous raconter, simplement, par ce qu’elles pourraient vous paraître si terribles qu’elle vous ôterait toute confiance en nos services médicaux. Et s’il est de bon ton actuellement lorsque que l’on commet une erreur de prétendre que l’erreur est humaine, dès lors que cette erreur conduit à des catastrophes allant jusqu’à la mort, elle devient bien moins pardonnable.
Je crois que ce qui m’a le plus dégoûtée, à l’époque, c’est cette omerta qui au nom de l’esprit de corps se posait sur les faits telle une chape de plomb.
Certes, l’erreur est humaine, mais encore faut-il qu’elle soit reconnue, expliquée à la famille, voire même décortiquée et étudiée afin elle ne se reproduise pas.
Mais revenons dans le contexte du régime, mon rapport à la nourriture a été faussé dès mes 8 ans, je mangeais comme quatre (c’était un des symptômes de la maladie) et je maigrissais à vue d’œil.
Un an après alors que le diagnostic était posé, afin de compenser le risque de prise de poids dû aux médicaments, on instaura un régime assez sérieux.
Dès lors, soit pendant plus de 40 ans, j’ai scrupuleusement écouté et réalisé toutes les recommandations de régime qui m’ont été conseillés par des médecins.
Je n’ai rien à apprendre en ce qui concerne la perte, je sais faire et ce de 1000 manières différentes, toutes plus recommandées par le corps médical les unes que les autres.
Par contre, en ce qui concerne la reprise de ce poids, je n’ai aucune maîtrise ou presque.
Ce que je vous raconte là, vous le connaissez très bien, c’est ce qu’on appelle les régimes yo-yo : tu en perds 10 tu reprends 12…
Je ne prétends pas tout savoir, je ne prétends pas avoir la science infuse, mais une chose est sûre, je tiens impérativement à garder mon libre arbitre sur tout ce qui concerne mon corps et mon esprit.
J’ai commis des erreurs, je commettrai sans doute d’autres, et quoi qu’il arrive, je les assume.
C'est assez fou parce qu'un fait, quelques mots me permettent de réfléchir, d'analyser , merci Aminaute, car grâce à toi , je trouve des pourquoi qui m'échappaient encore.
À midi, nous avons une invitée à notre table.
Le repas se passe quasiment en silence. A sa fin, comme il est souvent de coutume, les langues finissent par se délier.
Cette jeune femme nous raconte un parcours assez fou.
À 18 ans, alors qu’elle n’a pas de famille pouvant la conseiller, des médecins lui proposent un traitement expérimental contre son obésité : ce
médicament s’appelle isoméride. Elle signe un protocole dégageant les médecins de toute responsabilité quant aux effets secondaires pouvant survenir. Le test se fait bien sûr à l’aveugle et elle
n’a aucune connaissance du nom de la molécule.
Au début, le suivi est régulier mais le temps faisant, les effets secondaires s’installant avec force et le suivi se fait plus rare.
Elle se retrouve tellement détraquée de toutes parts qu’on finit par multiplier les traitements y compris antidépresseurs.
Ne sachant plus quoi faire, elle finit par stopper absolument tout traitement. Elle se sent alors bien mieux.
Ses copines de travail lui racontent qu’il existe maintenant un médicament « miracle » et la voilà qui le réclame à son médecin.
Alors qu’elle prend le premier comprimé, sans savoir bien sûr qu’il s’agit du même médicament, ces symptômes reviennent immédiatement.
Martine est alors une jeune fille assez timide, et si elle prend conscience qu’elle a servi de cobaye pour un médicament aux effets secondaires plus
que dangereux, elle sait également qu’elle n’a aucun recours juridique.
Par la suite, Martine se trouve atteinte de douleurs quasi chroniques, tous les médecins qu’elle verra alors mettront systématiquement les douleurs
sur le compte de l’obésité, Martine oscille entre 150 et 170 kilos.
Il lui faudra patience, hasard, obstination, chance pour trouver enfin un rhumatologue qui posera le diagnostic et bien sûr le traitement adapté à
une maladie totalement indépendante du poids.
En clair, alors que vous êtes obèse morbide, vous vous retrouverez dans la vindicte médicale comme étant victime de cette obésité et atteint de tous
les détraquages que cette maladie peut induire. Mon propos n’est pas de prétendre que l’obésité est sans risque, mais, et c’est ainsi que Martine l’a vécue, alors que vous êtes obèse, le corps
médical se fixe sur cet excédent de poids au détriment de tout le reste.
La vie de Martine change du jour au lendemain alors que ses douleurs disparaissent en grande partie.
Martine nous raconte quelques épisodes totalement délirants.
Un médecin lui dit un jour qu’elle ment lorsqu’elle prétend ne pas manger en excès et pour preuve, il lui tient ce discours : « Mme, il n’y
avait aucun obèse dans les camps de concentration. »
Un autre la reçoit pour un problème au niveau de ses articulations. Affable, il lui demande s’il peut photographier ses jambes. Elle accepte
volontiers. Il en semble ravi.
Martine lui demande alors ce qu’il peut faire pour elle. Il lui répond de but en blanc : « Madame, la médecine ne peut pas faire de miracles, il
n’est pas nécessaire que je vous revois, je ne peux rien faire pour vous. »
Ce genre d’expériences Martine va les vivre tout au long de 30 ans d’obésité.
Et au Fil des ans alors qu’elle se définit comme une femme gentille, se développe chez Martine, une grande méfiance vis-à-vis du corps
médical.
Martine croise un jour Anne Zamberlan et devient membre de sa troupe de danseuses. Alors qu’elle danse très régulièrement avec cette troupe elle
pèse 150 kilos.
Un jour, Anne et elle se rendent à un congrès européen sur l’obésité. Elles y participent en tant que partie prenante des thérapeutiques proposées
aux obèses morbides ces dernières années. Alors qu’un des anciens médecins de Martine tente de mettre sa parole en doute alors qu’elle évoque l’échec de toutes ces thérapeutiques (dont des
régimes hypocaloriques stricts), deux autres se lèvent et s’interposent. Ils reconnaissent publiquement l’échec total de tous les traitements, de tous les régimes mis en place alors, et
s’excusent que la médecine n’ai pu trouver une solution efficace et acceptable pour ces personnes en surpoids.
Une grande amitié la lie à Anne, elle se ressent dans ses propos et dans la manière dont son visage s’éveille en parlant de leurs souvenirs
communs.
Martine a aujourd’hui 47 ans, tout au long de son parcours dans l’obésité, elle a évolué, son caractère a changé. Elle a compris que prendre pour
argent comptant ce que la médecine tente de nous vendre n’est pas nécessairement la meilleure solution.
Martine ne nous a pas dit son poids et qu’importe, mais depuis quelques mois, alors qu’elle a appris plusieurs décès, elle reprend un kilo par mois
de manière régulière.
Elle a gravement souffert du fait d’avoir été un cobaye.
Une partie du corps médical lui recommande, maintenant, plus que vivement une intervention chirurgicale de type anneau gastrique ou by-pass. Martine
en veut énormément à ces médecins qui un jour ont joué avec sa santé alors qu’elle n’était qu’une jeune fille de 18 ans seule et sans défenses.
L’idée, aujourd’hui, de subir une intervention très lourde, dont les conséquences restent encore, faute de recul, floues et incertaines, lui est
insupportable. Ce refus la confronte encore une fois au corps médical qui l’estime stupide et sans fondement.
Nous étions quatre à table, l’histoire de Martine nous a émues et beaucoup interpellées.
Martine a aujourd’hui assez de recul pour analyser toute son histoire.
Elle travaille, elle vit seule et sans aide, assure son ménage et ses tâches quotidiennes seules.
Elle est fière de cette indépendance car elle est très rare chez des personnes de son poids, nous dit-elle.
Elle s’estime battante, fait un gros travail sur elle-même, cherche à comprendre, trouve parfois des réponses.
Elle a tout à fait conscience que ces réponses, si elle lui ouvre des portes, ne résoudront par son problème.
La mort est là, elle rôde, et Martine le sait et se demande si elle n’est pas tout simplement en train de l’attendre.
J’ai été vraiment très contente de croiser Martine.
C’est une femme bouleversante, fragile, qui ne sait plus trop bien où va son chemin, qui doute, mais qui pourtant, continue à chercher.
Son histoire est, hélas, très représentative de ce que peut être la vie d’un obèse depuis 30 ou 40 ans.
Martine nous a mis en face d’une réalité dure.
Elle dit elle-même, être plus souvent en confrontation avec des personnes en surpoids car l’image miroir qu’elle offre à l’autre fait
peur.
Le médecin, lui, est dans bien des cas atteint d’une forte culpabilité de n’avoir pu ou su résoudre son problème, il est bien plus simple alors de
la transmettre à son patient.
Voilà, j’avais envie de vous raconter aujourd’hui une vie hors du commun. Il a fallu à Martine un certain nombre d’années pour comprendre que bien
que la société ne veuille que des personnes normées, elle est et doit accepter être une personne hors du commun.
J’ai rencontré une femme riche, meurtrie et pourtant, dans ses yeux, une belle flamme de vie scintillait.