Partager l'article ! souvenir autour d'une tasse de thé (5): Un soir, je montais dans le train de 17h34, la tête basse, plus préoccupée par ma robe ...
Un soir, je montais dans le train de 17h34, la tête basse, plus préoccupée par ma robe rose pale que par mon entourage. Ces vieux trains étaient terriblement sales et il n’aurait pas été correct qu’une jeune femme bien mise tache stupidement sa robe.
Je progressais dans le wagon au moment où mon regard se leva. J’ai cru que mon cœur allait cesser de battre.
Il était là, toujours aussi élégant
Ce jour là, je fus prise d’une hardiesse hors du commun. Je m’assis en face de lui. Son regard croisa le mien quelques secondes plus tard. Il m’avait reconnue, j’en étais sure.
Il me salua en ôtant joliment son chapeau. Ce geste si simple, si anodin, me submergea d’émotions. Il était là devant moi, il me saluait, MOI. J’en avais tant rêvé chaque nuit. Je n’osais plus y croire.
Son geste galamment accompli s’accompagna d’un « Good evening, Miss, nice day, isn’it ? ». J’étais si bouleversée que je ne sus quoi répondre et balbutiai un « bonsoir, délicieux, en effet ».
Et là arriva ce que jamais je n’aurais osé imaginer, il me répondit dans un français parfait, une très légère pointe d’accent anglais trahissant sa nationalité. Son vocabulaire était parfait.
Maitrisant encore assez mal la langue de Shakespeare, je vis là un signe indéniable du destin.
- Vous êtes française, quelle magnifique langue, j’ai vécu en France quelques temps, à Paris, mais peut être êtes vous parisienne ?
- J’habite au sud de la ville
- Vous êtes vouée au sud ! lança-t-il avec le plus charmant des sourires.
Je ne sus quoi répondre tant mon trouble était certain. S’il en eut conscience, il le cacha fort gentiment.
- Mais, Je manque à tous mes devoirs, je ne me suis pas présenté : Darrold Tennant
A qui ai-je l’honneur ? me dit-il avec un sourire merveilleux
- Eglantine Delmotte, lui répondit je
Il continua à bavarder de tout, de rien, de ses souvenirs parisiens, trahissant d’évidence un amour immodéré pour cette ville.
Je buvais chaque parole, muette, mais émerveillée par cet homme me faisant la conversation en français, sur cette ville, eldorado de mon enfance.
Il me raconta les jours de beau temps, où Paris offrait un ciel d’un bleu intense, ce bleu que l’on retrouve en montagne et qui contraste si bien avec la blancheur de la neige.
Il m’offrit son enthousiasme devant les bouquinistes des bords de Seine. Il me raconta le soleil tombant qui donne à la ville cette lumière ultime, laissant apparaitre les contours de chaque monument en un relief unique.
C’était merveilleux, il me racontait ma ville mille fois mieux que je n’aurais su la décrire, mais avec une sensibilité si proche de la mienne que mon trouble n’en était que plus palpable.
Ma station arriva, je saluais promptement mon compagnon de voyage et m’enfuyais presque.
Je sortis du train essoufflée, rouge pivoine d’être restée coite et stupide devant cet homme qui envahit mes pensées dès que mon regard l’eut croisé.
Je dormis très mal cette nuit là, mes rêves étaient étranges, je le rencontrais à nouveau, mais il ne me regardait pas, ne m’adressait pas un mot, je me réveillais en sursaut, fiévreuse.
Au matin, je me sentais mal. Les sœurs me voyant en piteux état, exigèrent que je reste au couvent.
Quelle terrible punition ! Je ne le reverrai pas.
Quelques heures passèrent, ma fièvre semblait tenace. Il arriva une lettre de France, elle apaisa sa tristesse.
Je ne peux pas dire
qui je serai demain.
Chaque jour est neuf
et chaque jour je renais.
Paul Auster
Bonne journée
bisous fidèle manuela
Santounette