Lundi 21 mai 2007
J’aimerai vous raconter Rodrigues, vous la décrire telle qu’elle m’apparaît. Depuis quelques jours, je parcours ses routes et chemins, me nourris de ses couleurs.
J’aimerais garder à tout jamais gravé le souvenir de chaque barque colorée qui tangue doucement dans le lagon, chaque chèvre attachée le long de la route, chaque vache broutant lentement l’herbe sans mouvement, chaque boutique aux dessins multicolores, chaque petit oiseau qui vient quémander des miettes de pain, chaque poule qui court, libre, suivie de ses poussins, chaque chien moitié sauvage qui court derrière les voitures ; chaque arbre qui accroche ses racines au sol, chaque buisson couvert de fleurs aux couleurs vives, chaque vieille femme au large chapeau qui avance sans hâte, chaque homme qui chemine et où l’on lit sur le visage un étonnant mélange de gentillesse et de fierté, chaque enfant rieur, habillé aux couleurs de son école.
J’aime cette île plus que toute autre parce qu’elle est vraie. Certains doivent avoir une vie rude mais dans chaque geste, regard, je lis la vérité, la spontanéité. Comment expliquer cette impression qu’ici tout devient simple, sans fard, sans artifice ? La nature, la mer, les gens, tout sonne « beau ».
Dès le lendemain de mon arrivée ici, mes mots, vous savez ceux qui parfois m’encombrent, ne veulent jamais se taire, se sont évanouis, exit inspiration mélancolique, excitation fébrile, le rythme s’est imposé tout seul, un rythme lent où chaque minute s’égrène au vent.
J’écoute le bruit de l’océan qui se fracasse contre la barrière de corail, le lancinant bruit du vent qui secoue les arbres, qui leur donne cet air penché, celui qui signifie qu’ils se laissent bercer, le meuglement d’une vache qui peut être veut signaler qu’ailleurs l’herbe est plus verte puisqu’elle a mâché lentement toute celle qui entourait son cordage, le cri des oiseaux quand ils se bagarrent un insecte, l’aboiement d’un chiot qui a perdu sa mère, le chant du coq au matin.
Je regarde cette nature qui même lorsque qu’elle est apprivoisée semble sauvage, ce lagon où tous les bleus se croisent, ces enfants en rouge, bleu qui sortent de l’école, qui, comme tous les enfants du monde, vont dans la boutique le plus proche se choisir une sucette, un bonbon.
Je sens les odeurs d’épices, de barbecues qui chauffent le soir au bord des routes.
J’ai loué un pick up et quand l’envie m’en prend, je l’arrête au bout milieu (gauche) de la chaussée et descends prendre une photo. J’ai envie de tout graver en pixels, mais je n’ose pas. J’ai peur de manquer de respect à ce ou cette vieil homme ou femme en voulant à tout prix retenir son image comme symbole d’un certain exotisme. Les enfants, eux, posent en riant heureux de jouer avec leur image.
Comment vous décrire cette perle qui vit, là, tranquillement, au beau milieu d’un océan ?
J’ai pris quelques personnes en stop, l’un d’entre eux ne parlait pas très bien français et maudissait d’être monté dans une voiture conduite par une femme, il se tenait ferme à la poignée de la porte.
J’ai roulé sans voir âme qui vive et soudain, des dizaines d’enfants dévalaient la route en courrant.
Au gré des virages, j’ai croisé un bus entouré d’une petite foule cherchant comment faire pour le sortir du petit muret sur lequel il s’était empalé.
J’ai admiré le lagon, là bas en bas, quand j’ai réalisé en tournant la tête, qu’il s’étalait de l’autre coté en offrant toujours plus de nuances de bleu. J’ai caressé du regard la passe qui de tout là haut se devine, se dessine, d’un bleu intense.
Tout cela paraîtra fade à certains, pour moi, c’est tout l’or du monde. Mes souvenirs reprennent vie et il s’en construit de nouveaux. Tout semble être figé, dans un espace temps à part du reste du monde. Et pour le coup, c’est voir la France, les ministres, les «nouvelles stars » d’un jour, qui devient l’insolite, l’exotique, comme si la vie était ici et juste ici, dans sa sobre simplicité où tout semble offert et où il fait bon se laisser dorloter par le vent, les vagues, le sourire des gens, le rire des enfants, les récits de mes hôtes.
Depuis quelques jours, tout est calme dans mon esprit, pas la moindre angoisse, pas l’ombre d’une pensée sombre, je suis bien, sereine. La vie s’écoule tranquille au rythme du soleil qui se lève et se couche tôt, tous les jours, tous les soirs, immuablement.
Voilà, peut être qu’au fil de ces mots, vous avez vu le ciel se fondre avec la mer, possible même que vous ayez senti le souffle tiède des alizés, et si vous avez su lire entre mes mots vous vous êtes sans doute retrouvés en haut de la montagne les yeux rivés sur le fini et l’infini, le vert, la terre, le lagon, l’écume des vagues, le bleu…
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